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La petite hydroélectricité: des réseaux et des liens


Comment une petite centrale hydroélectrique traverse-t-elle les décennies? Une étude menée en Suisse et au Pérou montre que sa pérennité ne dépend pas uniquement de considérations techniques ou économiques, mais également des relations sociales, du savoir-faire local et de diverses formes d’engagement personnel et communautaire.

Sur la route du col menant à Huallin. Culminant à 6 768 mètres, le Huascarán est le plus haut sommet du Pérou. © Agnieszka Joniak-Lüthi

Munies d’un micro et d’une caméra, nous nous tenons à la sortie de la centrale hydroélectrique de Huallin, située dans le village de montagne du même nom, dans le nord des Andes péruviennes. À peine quelques heures plus tôt, nous avons emprunté une route de col très raide pour nous retrouver ici, à 5000 mètres d’altitude. Les autres sommets escarpés et blancs comme neige nous semblent à portée de main.

Lino Pruneri, membre de la paroisse catholique locale et directeur de la société énergétique qui lui est rattachée, nous fait découvrir son royaume. La petite centrale hydroélectrique de Huallin, en service depuis 2010, est équipée d’une turbine d’occasion provenant d’Italie. D’une puissance de 4 MW, elle en est la dernière acquisition. À l’aide d’un micro, nous essayons de capturer le son imposant de l’eau qui dévale la vallée dans un grondement assourdissant. Lino Pruneri nous observe, un sourire en coin, et nous lance: «Vous savez que l’eau fait le même bruit partout dans le monde?»

Au cours de la visite avec Hannah Plüss, Lino Pruneri et le responsable de l’entretien vérifient le niveau d’eau du bassin de retenue. © Agnieszka Joniak-Lüthi

Après deux ans de recherche sur les petites centrales hydrauliques et la visite d’innombrables installations en Suisse et au Pérou, nous avons appris une chose: ce n’est pas exact. Le son de l’eau est propre à chaque centrale. Notre projet «Les petites centrales hydroélectriques au fil du temps: préserver les infrastructures, transmettre le savoir et entretenir les réseaux» (lien en allemand, voir également l'encadré ci-dessous) porte principalement sur les petites et très petites centrales hydrauliques.

Mais encore davantage que le son de l’eau, ce sont surtout les personnes et leurs réseaux qui contribuent à préserver ces lieux de production d’électricité décentralisée pendant des années – voire des décennies – qui nous intéressent, que ce soit au Pérou ou chez nous.

Uri: une source de revenus au cœur de l'histoire familiale

La centrale du canton d’Uri que nous avons étudiée montre clairement que ce n’est qu’à première vue que l’entretien technique occupe une place centrale dans la maintenance d’une installation.

Pour garantir son bon fonctionnement à long terme, de nombreux autres aspects et compétences doivent être pris en compte. On peut notamment relever la comptabilité, la connaissance des législations et de leurs dernières modifications, le réseautage, une bonne dose de diplomatie pour la gestion des relations au sein de la famille et avec d’autres parties prenantes, de bons contacts avec la commune ainsi que des relations stables et bien réglées avec le consommateur d’électricité et l’autorité concédante.

La rémunération doit également être adéquate, même si la rétribution financière n’est ici qu’une possibilité parmi tant d’autres. Le plaisir de travailler ou la fierté d’un héritage familial peuvent être tout aussi essentiels pour la pérennité d’une petite centrale hydraulique.

Cabine de turbine dotée d’une protection contre les avalanches respectueuse de la nature sur l’alpage de Brunnialp (SZ). © Agnieszka Joniak-Lüthi

Les avis divergent souvent quant aux motivations qui poussent à exploiter une petite centrale hydroélectrique. Alors que certains considèrent la centrale avant tout comme une source de revenus, d’autres la comparent à un animal de compagnie qui procure de la joie, mais qui nécessite également des soins. Il est difficile de concilier ces différentes perceptions. Celles-ci surgissent souvent de manière particulièrement flagrante lors du passage d’une génération à l’autre ou entre frères et soeurs.

Le risque de conflit augmente lorsque la succession et la répartition des droits et des obligations n’ont pas été clairement réglées. Une centrale hydraulique peut également constituer un héritage difficile, par exemple lorsqu’elle est le reflet de relations complexes avec les parents. 

Comme une centrale hydroélectrique nécessite de l’attention en permanence, on constate que ce sont surtout les jeunes exploitants ainsi que les nouveaux venus qui tentent d’intégrer leur installation dans un réseau personnel plus large afin de parvenir à un équilibre sain entre vie professionnelle et vie privée.

Contrôle annuel de l’injecteur, centrale hydroélectrique de Brunni. @ Agnieszka Joniak-Lüthi

Oberland bernois: autonomie ou sécurité d’approvisionnement?

Dans l’Oberland bernois, plus précisément dans la région du Haslital, la petite hydraulique – ici aussi souvent gérée en famille – est étroitement liée à l’histoire du tourisme local. Bon nombre de ces installations ont vu le jour autour de 1900 sur la base de moulins à aubes et ont été développées et exploitées par des familles au fil des générations. Elles alimentent des auberges, des remontées mécaniques ou encore des exploitations d’alpage et certaines d’entre elles fonctionnaient jusqu’à récemment exclusivement en mode isolé. 

La rentabilité a toujours joué un rôle, mais, à l’image du canton d’Uri, elle était moins perçue comme un levier de maximisation des profits que comme une condition essentielle au fonctionnement et à la pérennité des entreprises familiales et des communautés villageoises. Ce lien étroit entre production d’électricité, exploitation touristique et entrepreneuriat local continue de marquer la région aujourd’hui. Ici aussi, la petite hydraulique n’est pas seulement une infrastructure, mais fait partie intégrante de l’histoire locale, de l’identité et des pratiques économiques.

 

Travaux de terrassement pour la pose du tube destiné au raccordement au réseau d’une petite centrale hydraulique dans le Haslital (UR). © Elisabeth Schubiger

Le raccordement au réseau de la vallée du Reichenbach à l’automne 2025 a ouvert de nouvelles perspectives, telles que l’injection d’électricité et une sécurité d’approvisionnement accrue.

Dans le même temps, une opposition s’est manifestée. Des voix critiques ont souligné l’importance de l’autonomie énergétique et de la protection du paysage. Renoncer à ce raccordement devient ainsi une marque d’indépendance vis-à-vis des acteurs extérieurs et un moyen de lutter contre une intensification indésirable du développement des infrastructures touristiques.

Tant les partisans que les opposants avancent parfois des arguments similaires et mettent en avant la durabilité, la valeur ajoutée régionale et la viabilité à long terme de leurs installations gérées en commun. La différence réside dans la pondération de ces critères. Alors que les uns voient dans le raccordement au réseau un moyen d’assurer le maintien des structures régionales, les autres considèrent justement l’autonomie énergétique comme une condition préalable à leur préservation.

Le conflit autour du raccordement au réseau montre de manière exemplaire que les décisions relatives aux infrastructures techniques dans l’espace alpin s’inscrivent toujours dans des processus de négociation sociaux et culturels. Tandis que dans le Haslital, on négocie concrètement si et à quelles conditions un raccordement au réseau cantonal est judicieux, une perspective plus large s’ouvre à l’échelle internationale : cette question ne se pose pas partout de la même manière.

Les Andes péruviennes: se raccorder ou abandonner

Au Pérou, le défi consiste à intégrer des infrastructures à petite échelle dans des systèmes de niveau supérieur, organisés de manière centralisée. L’accent se déplace ainsi de la négociation locale vers les conditions dans lesquelles les petites installations sont soit intégrées au régime électrique national, soit évincées et abandonnées.

La région andine péruvienne, tout comme les Alpes suisses, est un véritable château d’eau qui offre, dans chaque vallée, d’innombrables possibilités de production d’électricité grâce à la petite hydraulique. Comme en Suisse, de nombreuses petites centrales ont ainsi vu le jour entre le début et le milieu du XXe siècle, principalement à l’initiative privée de grands propriétaires terriens qui souhaitaient industrialiser leur production de café ou de sucre. Cependant, elles n’alimentaient pratiquement pas en électricité les habitations de la population rurale vivant aux alentours.

La petite centrale de Collo, tout comme celle de Huallin, appartient à la paroisse catholique locale et produit, grâce à sa turbine italienne d’occasion, 918 kW pour les communes environnantes. @ Agnieszka Joniak-Lüthi

Les grands bouleversements économiques et politiques du XXe siècle, notamment la baisse constante du prix des moteurs à combustion destinés aux générateurs électriques, l’évolution des processus de production et l’expropriation des grands propriétaires terriens dans le cadre de la réforme agraire des années 1960 ont entraîné l’abandon de nombreuses petites centrales hydrauliques.

Pendant ce temps, le réseau électrique national a été mis en place pour les grandes villes côtières, tout en négligeant les régions montagneuses. C’est pourquoi, pendant des décennies, ce sont presque exclusivement des acteurs de la coopération internationale au développement qui ont tenté d’alimenter ces régions en électricité.

Dans ce but, ils ont construit dans les années 1990 et au début des années 2000 d’innombrables petites centrales hydrauliques, principalement dans les Andes. Ces projets ont toutefois laissé pour compte des questions majeures concernant la maintenance à long terme: qui assurera, dans les années et décennies à venir, l’entretien de la centrale? Qui saura entretenir la turbine? Et qui financera les réparations indispensables?

Conserver, raccorder ou abandonner? La question se pose également pour les petites centrales hydrauliques au nord des Andes péruviennes, comme c’est le cas pour ces installations situées dans le département de Cajamarca. @ Agnieszka Joniak-Lüthi

Il n’est guère surprenant que de nombreuses communautés villageoises locales n’aient pu exploiter les centrales ainsi construites pendant un peu plus d’une décennie. La situation s’est encore détériorée lorsque l’État péruvien a opté, à partir des années 2010, pour un approvisionnement centralisé en électricité, principalement pour des raisons de coûts, et a considérablement développé le réseau électrique national. Malheureusement, aucun plan n’a été mis en place pour maintenir les petites centrales hydrauliques en tant que fournisseurs décentralisés, ce qui leur a souvent porté le coup de grâce.

Les petites centrales hydrauliques ayant une longue histoire et un financement assuré sont donc plutôt rares au Pérou. Les quelques exemples de production d’électricité décentralisée ou d’approvisionnement électrique à l’échelle régionale en fonctionnement isolé, à l’image de l’installation de Huallin, n’en sont que plus passionnants.

Que ce soit dans le Haslital, à Uri ou dans les Andes: nos recherches montrent qu’une petite centrale hydroélectrique nécessite bien plus que de la bonne volonté et une turbine en état de marche. Chaque centrale a sa propre histoire, son propre tissu relationnel et ses spécificités. C’est pourquoi chacune a un son différent!

Les auteures

La professeure Agnieszka Joniak-Lüthi dirige le projet et mène ses recherches dans le canton d’Uri. Auparavant, ses travaux de recherche se concentraient sur la Chine, où elle a vécu quatre ans et mené des recherches sur les infrastructures de transport.

Elisabeth Schubiger, titulaire d’un doctorat, est postdoctorante et mène ses recherches dans l’Oberland bernois, au Kenya et en Haïti. Elle y étudie les effets des changements économiques et écologiques sur les ressources gérées en communauté.

Hannah Plüss Quintanilla Fernandez rédige sa thèse de doctorat dans le cadre de ce projet et mène des recherches dans les Andes péruviennes. Elle analyse les infrastructures et leurs contextes dans divers pays d’Amérique latine.

Das Projekt

Le projet «Les petites centrales hydroélectriques au fil du temps: préserver les infrastructures, transmettre le savoir et entretenir les réseaux» (lien en allemand), mené au sein de l’unité d’anthropologie sociale de l’Université de Fribourg, est financé par le Fonds national suisse. 

Dans le cadre de ce projet, qui se déroule de 2024 à 2028, les auteures étudient la manière dont des individus, des familles et des communautés des régions montagneuses de Suisse et du Pérou exploitent et gèrent de petites centrales hydrauliques ainsi que des réseaux d’approvisionnement en électricité.

Le débat actuel sur les systèmes énergétiques décarbonés soulève des questions fondamentales quant à la manière d’organiser la production et la distribution de l’électricité de façon plus juste et plus démocratique.

Le projet de recherche examine les décennies d’expérience acquises en matière de production décentralisée d’énergie, considérées comme une précieuse source de connaissances pour alimenter les réflexions actuelles sur la transition énergétique. Son objectif est de nourrir une réflexion sur un avenir énergétique plus durable à partir de résultats empiriques.

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